Mon laboratoire a fait sa révolution numérique



Il y a 6 ans, vous avez repris le laboratoire de prothèses dentaires de votre père, situé à côté de rennes. L’activité a–t-elle beaucoup évolué ?

Fabrice Chevrollier : Oui, le laboratoire a fait sa révolution numérique ! Le changement a été radical. On était dans un métier d’artisanat qui ressemblait un peu, par ses aspects manuels, à celui de la joaillerie. Maintenant, nous travaillons avec des ordinateurs, des scanners et des imprimantes 3D. La prothèse est conçue sur écran en virtuel puis le fichier numérique est envoyé soit vers une machine à usiner dans le cas de couronnes, soit vers une imprimante 3D. Certains cabinets dentaires nous transmettent via Internet une image 3D prise avec une caméra numérique dans la bouche du patient. On peut modéliser cette image et les dentistes ont la possibilité de montrer à leur patient le projet que l’on a réalisé. Internet a aboli les distances avec nos clients dentistes qui sont parfois basés à plusieurs centaines de kilomètres du laboratoire.

Comment avez-vous géré la transformation numérique du laboratoire ?

F. C. : Passer d’une structure traditionnelle à un laboratoire équipé en numérique, c’est complexe. On perd un certain nombre de repères acquis pendant des années de pratique. Progressivement, tout le monde doit s’approprier de nouvelles références et changer ses méthodes de travail. Tout va aussi plus vite : on produit davantage d’éléments en moins de temps avec un niveau de précision supérieur. À la limite, il faut réapprendre un nouveau métier. Pendant cette période de transition, l’effectif est passé de 16 à 13 personnes. Des salariés qui avaient 40 ans de métier sont partis à la retraite. Les autres ont connu une nouvelle organisation de leur mode de travail. Cela nous a pris tout de même 5 ans.

Sur le plan financier, c’est un effort important. Le matériel acquis il y a 6 ans est-il toujours d’actualité ?

F. C. : L’investissement est conséquent. La technologie évolue vite mais il suffit pour le moment d’intégrer de nouveaux logiciels et de mettre à jour les systèmes existants pour rester à la pointe. À l’avenir, il faudra peut-être changer nos ordinateurs pour de plus puissants. Le point positif, c’est que les prix de ces machines ont baissé depuis quelques années. Même si ces technologies sophistiquées restent chères, elles deviennent un peu plus accessibles. Les salariés doivent suivre régulièrement des formations. Il arrive aussi que je répercute auprès d’eux une formation que j’ai reçue. Cette réactualisation régulière, il faut bien l’anticiper et savoir la gérer.

Les imprimantes 3d, est-ce un véritable progrès ou encore un gadget ?

F. C. : Oui, c’est une grosse avancée. À partir des modèles que l’on a créés sous forme numérique, on peut fabriquer toutes sortes de prothèses et d’armatures métalliques. Il n’y a pas de limites. C’est une source de gain de temps important. Mais une machine coûte encore entre 80 000 et 100 000 €.

Au sein de la profession, vous situezvous plutôt en avance ?

F. C. : Les prothésistes équipés en numérique ne constituent pas encore la majorité de la profession, loin de là. Ceux qui sont installés depuis longtemps, les plus de 50 ans, hésitent à réaliser un lourd investissement et craignent les changements que ce passage implique pour eux et leurs équipes. Les écoles de prothésistes commencent tout juste à être équipées. Comme il existe encore très peu de formations pratiques liées au numérique dans ces établissements, il nous arrive de recevoir des enseignants qui viennent se faire la main chez nous.

Votre laboratoire forme-t-il des jeunes aux nouvelles méthodes ?

F. C. : Périodiquement, des apprentis sont intégrés dans l’équipe pour apprendre les bases du métier. C’est le début d’une longue période d’apprentissage. Pour être capable d’être un professionnel autonome et s’installer, il faut bien 10 ans de pratique. La principale difficulté pour un jeune qui débute est de trouver une place dans un laboratoire équipé en numérique et de pouvoir s’y former aux méthodes de pointe. Dans quelques années, il y aura peut-être moins de prothésistes car les nouvelles technologies permettent de produire plus de prothèses alors que les besoins vont rester, grosso modo, stables. Nous recevons de nombreux CV d’étudiants qui ont compris que leur avenir se trouve dans des structures qui ont intégré le numérique.

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